Quand Genève faisait peur pour de vrai |
Peste, procès de sorcellerie et grimoires : trois histoires tirées des archives genevoises, loin des légendes d’Halloween. |

À quatre jours d’Halloween, Genève voit revenir les sorcières, les grimoires et les histoires qui donnent des frissons. Mais ici, certaines peurs ont réellement bouleversé des vies. En 1545, des habitants sont accusés de répandre la peste. En 1652, une lavandière est exécutée pour sorcellerie. En 1773, un livre de magie figure encore dans une procédure criminelle. Trois affaires documentées, et une question : de quoi les Genevois avaient-ils peur ? |
1545 : la peste, des serrures et des accusés
Genève vers 1600, gravure colorée. Source : Wikimedia Commons, fichier « Geneva about 1600 engraving color », domaine public. |
Au milieu du XVIe siècle, Genève affronte la peste. À l’inquiétude de la maladie s’ajoute la crainte que des personnes la répandent volontairement. Les autorités ouvrent des enquêtes contre ceux qu’elles soupçonnent de préparer et d’appliquer des substances sur les portes et les passages.
Les registres du Conseil de 1545 consignent notamment des accusations visant Jean Dunant, dit Lentille, et d’autres habitants. Dans les procédures, il est question de substances prétendument confectionnées à partir de restes humains. Ces récits mêlent pratiques supposées, maladie et croyances diaboliques. Les procédures de 1545 documentent des condamnations à mort et des châtiments publics, notamment au Molard et à Plainpalais. Les lieux existent encore, mais les places d’aujourd’hui ne ressemblent plus à celles du XVIe siècle.
Ce que les archives prouvent : les accusations, le déroulement des procédures et les sentences. Elles ne démontrent pas que les condamnés ont réellement transmis la peste. Les aveux obtenus dans un système judiciaire recourant à la torture doivent être lus avec une prudence particulière.
L’historien William G. Naphy a consacré une étude aux prétendus conspirateurs de 1545 : son travail distingue précisément les observations des enquêteurs des déclarations obtenues avant et après torture. |
1652 : Michée Chauderon, une femme accusée d’avoir « baillé le mal »
Confessions de Michée Chauderon (1652). Source : AEG, P.C. 3465 ; Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0. |
Michée Chauderon vient de Boëge, en Savoie. Devenue lavandière à Genève, elle pratique également, à l’occasion, des soins par les plantes.
Le 4 mars 1652, elle est emprisonnée pour sorcellerie à la suite de témoignages de huit femmes. Au fil du procès, les magistrats cherchent sur son corps ce qu’ils appellent une « marque du diable ». Deux expertises de chirurgiens genevois restent prudentes : les marques observées peuvent relever d’affections de la peau.
Les autorités font alors venir deux chirurgiens de Nyon, qui y voient au contraire des signes suspects. Michée Chauderon est soumise à la torture. Elle nie longuement avant de finir par avouer ce que les magistrats cherchent à lui faire reconnaître.
Le 6 avril 1652, elle est pendue à Plainpalais ; son corps est ensuite brûlé. Selon les Archives d’État, elle est la dernière personne condamnée à mort pour sorcellerie dans la République de Genève.
Les autorités avaient même interdit que son nom soit inscrit au livre des morts. Le contraste est saisissant : un chemin Michée-Chauderon existe aujourd’hui au Petit-Saconnex. Ce nom, autrefois destiné à l’effacement, figure sur la carte officielle du canton.
Lire le dossier historique des Archives d’État · Retrouver le chemin Michée-Chauderon |
1773 : un grand grimoire devant la justice
Pièce à conviction dans la procédure contre Moïse Morier, février-mars 1773. Source : Archives d’État de Genève, AEG P.C. 12420.
Plus d’un siècle après l’exécution de Michée Chauderon, les archives judiciaires montrent que les croyances magiques n’ont pas disparu.
En février et mars 1773, une procédure concerne Moïse Morier et la vente d’un ouvrage intitulé Le grand grimoire. Les Archives d’État de Genève ont présenté une pièce de ce dossier dans leur exposition « Rêves, sortilèges & secrets » en mars 2026.
Les procédures de cette époque évoquent aussi des billets magiques et des objets vendus pour prédire l’avenir, conjurer le malheur ou séduire. Les magistrats répriment alors plus modérément cette « prétendue magie ». La source consultée ne précise pas l’issue de la procédure contre Moïse Morier : nous ne pouvons donc pas lui attribuer de peine.
Le livre présenté par les Archives promettait notamment de découvrir des trésors cachés et de commander aux esprits. Ces promesses renseignent sur les croyances et le commerce de la magie, pas sur l’existence de pouvoirs surnaturels. |
Ces histoires se cachent derrière des lieux familiersLe Molard, Plainpalais, le Petit-Saconnex : les lieux de ces récits font partie du Genève d’aujourd’hui. Les traverser ne signifie pas que l’on marche sur un décor intact ; cela donne plutôt envie de comprendre ce qui s’y est joué.
À l’approche d’Halloween, ces archives rappellent une différence essentielle entre les histoires effrayantes que nous choisissons de raconter et la peur que d’autres ont réellement subie. Les légendes amusent. Les procès, eux, ont eu des conséquences bien réelles. Les sources, pour vérifier par soi-mêmeArchives d’État : Michée Chauderon (AEG, P.C. série I, n° 3465). Registres du Conseil : les « semeurs de peste » de 1545 (AEG, R.C. 39 et R.C. 40 ; recouper avec les fac-similés). William G. Naphy, « The conspirators of 1545 », dans Plagues, poisons and potions, p. 67–107. Archives d’État : « Rêves, sortilèges & secrets » (Moïse Morier, AEG P.C. 12420). |




0 Comments
Join the conversation
Be the first to comment
Share your thoughts above.